Madeleine DELBREL à son bureauL’absence d’un vrai prêtre est, dans une vie, une détresse sans nom. Le plus grand cadeau qu’on puisse faire, la plus grande charité qu’on puisse apporter, c’est un prêtre qui soit un vrai prêtre. C’est l’approximation la plus grande qu’on puisse réaliser ici-bas de la présence visible du Christ…

Dans le Christ, il y a une vie humaine et une vie divine. Dans le prêtre, on veut retrouver aussi une vie vraiment humaine et une vie vraiment divine. Le malheur, c’est que beaucoup appa­raissent comme amputés soit de l’une, soit de l’autre.

Il y a des prêtres qui semblent n’avoir jamais de vie d’homme. Ils ne savent pas peser les difficul­tés d’un laïc, d’un père ou d’une mère de famille, à leur véritable poids humain. Ils ne réalisent pas que c’est vraiment, réellement, douloureuse­ment, qu’une vie d’homme ou de femme.

Quand les laïcs chrétiens ont rencontré une fois un prêtre qui les a « compris », qui est entré avec son coeur d’homme dans leur vie, dans leurs dif­ficultés, jamais plus ils n’en perdent le souvenir. A condition toutefois que, s’il mêle sa vie à la nôtre, ce soit sans vivre tout à fait comme nous. Les prêtres ont longtemps traité les laïcs en mineurs ; aujourd’hui, certains, passant à l’autre extrême, deviennent des copains. On voudrait qu’ils rest­ent pères. Quand un père de famille a vu grandir son fils, il le traite désormais en homme et plus en gamin, mais il le considère toujours comme son fils : un fils, homme.

On a besoin également que le prêtre vive d’une vie divine. Le prêtre, tout en vivant parmi nous, doit rester ailleurs.

Les signes que nous attendons de cette présence divine ?

  • la prière : il y a des prêtres qu’on ne voit jamais prier (ce qui s’appelle prier) ;
  • la joie : que de prêtres affairés, angoissés !
  • la force : le prêtre doit être celui qui tient.
  • Sensible, vibrant, mais jamais écroulé ;
  • la liberté : on le veut libre de toute formule, libéré de tout préjugé ;
  • le désintéressement : on se sent parfois utilisé par lui, au lieu qu’il nous aide à remplir notre mission;
  • la discrétion : il doit être celui qui se tait (on perd espoir en celui qui nous fait trop de confidences) ;
  • la vérité : qu’il soit celui qui dit toujours la vérité ;
  • la pauvreté : c’est essentiel. Quelqu’un qui est li­bre vis-à-vis de l’argent ; qui ressent comme une « loi de pesanteur » qui l’entraine instinctivement vers les plus petits, vers les pauvres ; le sens de l’Eglise enfin : qu’il ne parle jamais de l’Eglise à la légère, comme étant du dehors ! un fils est tout de suite jugé, qui se permet de juger sa mère…

Mais souvent une troisième vie envahit les deux premières et les submerge : le prêtre devient l’homme de la vie ecclésiastique, du « milieu cléri­cal » : son vocabulaire, sa manière de vivre, sa façon d’appeler les choses, son goût des petits in­térêts et des petites querelles d’influence, tout cela lui fait un masque qui nous cache douloureuse­ment le prêtre, ce prêtre qu’il est sans doute de­meuré par derrière…

L’absence d’un vrai prêtre dans une vie, c’est une misère sans nom, c’est la seule misère.